Parce que les moments de bonheur restent gravés à jamais...

En juin 2018, à l’occasion de la coupe du monde de football, Sélim Ben Hassen fait le constat que les fan zones mises en place par les autorités officielles le sont uniquement dans des quartiers privilégiés de la capitale. Il décide alors d’organiser en faveur des habitants des régions défavorisées quatre événements de retransmission des matchs disputés par la Tunisie.


Ces événements ont lieu dans quatre lieux symboliques :


– Dans le quartier de Mellassine, le bidonville réputé le plus dangereux du pays ;

– A Rejim Maatoug, l’un des villages les plus reculés de la Tunisie, dernier lieu d’habitation avant le désert ;

– Dans la ville du Kef, connue pour fournir la main d’œuvre aux usines et dont les habitants sont depuis toujours méprisés ;

– Dans l’amphithéâtre du Jem, deuxième amphithéâtre romain après le Colisée de Rome, et dont les portes sont fermées aux événements pour le grand public.


Face aux autorités qui prédisent la violence et le chaos à l’occasion de ces retransmissions populaires, 600 bénévoles, quasiment tous originaires des régions où les manifestations doivent avoir lieu, rejoignent l’aventure et donnent tout pour faire vivre une journée exceptionnelle aux spectateurs.


Plus de 20.000 personnes assisteront à ces évènements. Aucun incident ne sera déploré, mais des sourires et une belle concorde pour des citoyens souvent privés de l’occasion de faire la fête en famille.

A Mellassine, faubourg de Tunis traînant une réputation de coupe-gorge, le dernier match de la Tunisie lors du Mondial-2018 restera gravé dans les mémoires: sa retransmission sur écran géant est le premier évènement organisé dans le quartier depuis des décennies.

“Cela fait 37 ans que j’habite ici, depuis que je suis né, et je n’ai jamais vu une fête pareille”, s’enthousiasme Anouar, qui s’est mis sur son 31 pour emmener sa fille voir le match contre le Panama et profiter des attractions organisées pour l’occasion.

Peu importe si la Tunisie était déjà éliminée: dès le milieu d’après-midi, des centaines d’enfants brandissent le drapeau national et attendent que des bénévoles leur maquillent les joues en rouge et blanc, les couleurs du pays.

“Ils ont rendu les enfants heureux”, se réjouit Anouar, car “ici, on ne trouve pas d’endroit où les emmener s’amuser”.

“Pour passer un bon moment à l’extérieur, d’habitude on va en ville sur l’avenue Bourguiba ou dans les centres commerciaux”, renchérit Awatef Khelif, chômeuse trentenaire qui participe bénévolement à l’organisation de l‘évènement. “Mais aujourd’hui, pour une fois, c’est chez nous que ça se passe”.

Des enfants se défoulent dans les châteaux gonfables, d’autres courent d’un stand à l’autre.

Lorsque l’hymne national retentit, tout le monde se fige devant l‘écran géant.

Et le temps d’une soirée, on oublie les services publics défaillants, le fardeau de l’infation et le chômage qui ronge les rêves.

– “Redonner confance” –

Le but est de “redonner confance” aux habitants, explique Selim Ben Hassen, le responsable de l’association Ich Tounsi qui a organisé l‘évènement. Elle a été créée au printemps par cet ancien avocat trentenaire, avec un groupe de militants et de mécènes tunisiens.

“Quand on a décidé d’installer tout cet équipement en plein Mellassine, tout le monde nous a dit vous n’y arriverez pas, les gens n’ont plus confance en eux, en les autres, en l’avenir”, explique-t-il. “On est là pour leur prouver le contraire”.

L’association a organisé d’autres diffusions de matches sur écrans géants dans des villes à l’intérieur du pays et dans le somptueux amphithéâtre romain d’El Jem (à quelque 200 km au sud de Tunis), habituellement réservé à des spectacles plus élitistes.

A chaque fois, des jeux sont installés pour les enfants, et la fête devient familiale. Dans le faubourg marginalisé de Mellassine, plusieurs milliers d’habitants des environs ont convergé vers le terrain vague habituellement occupé par des marchands de meubles ou des moutons, le transformant le temps d’un match en fan zone de grand luxe.

L’atmosphère bon enfant ferait presque oublier que le quartier et les cités voisines ont été le théâtre d‘émeutes nocturnes récurrentes, les dernières remontant à janvier, lorsqu’un mouvement de contestation contre la vie chère a dégénéré dans plusieurs villes du pays.

Lors du match de jeudi soir, à chaque occasion tunisienne, la foule, toutes générations confondues, explose de joie.

“On est aussi là indirectement pour leur montrer que s’ils ont un rêve, ils peuvent le réaliser ici”, souligne M. Ben Hassen.

– “Mieux que tout” –

Nombre des Tunisiens qui prennent la mer en rêvant de l’Europe viennent de zones marginalisées comme Mellassine, où les perspectives sont peu réjouissantes, notamment pour les jeunes.

Avant le match, un adolescent évoque un père expulsé de France récemment, un autre un frère clandestin en Europe.

Mais à l’occasion de cet évènement, les “grands frères” du quartier, dossards sur le dos, se sont mobilisés bénévolement pour l’organisation de la soirée.

“Voir son quartier comme ça, avec tous les enfants du coin heureux, c’est très bien, ça change l’image du quartier”, se réjouit l’un d’eux, Mohamed Ali, un forgeron de 26 ans. “C’est mieux que d‘être payé, c’est mieux que tout”.

Après deux semaines harassantes de préparation, “nous sommes en forme car nous voyons les gens heureux”, confirme Samar Chatti, étudiante et militante de Ich Tounsi, originaire de Mellassine.

Cerise sur le gâteau: la Tunisie a remporté son baroud d’honneur, quittant le Mondial sur un 2-1 contre le Panama, sa première victoire en Coupe du Monde depuis quarante ans.